Introduction
Henri Bergson est une figure intellectuelle dominante de la Belle Époque et de l'entre-deux-guerres, dont l'influence s'étend bien au-delà de la philosophie, touchant la littérature (Proust), l'art et même la théologie. Dans un contexte marqué par le déterminisme scientifique et le positivisme, il a construit une philosophie originale qui réhabilite l'expérience immédiate, la liberté créatrice et la spécificité du vivant. Son style clair et imagé, exempt de jargon, contribua grandement à son immense succès public.
Description
La philosophie de Bergson se structure autour de plusieurs concepts clés. Premièrement, la **durée** (*durée réelle*) : contre le temps spatialisé et homogène de la science, Bergson décrit la durée comme un flux continu, hétérogène et qualitatif, où le passé se conserve et pénètre le présent, constituant la trame même de notre conscience et de notre liberté. Deuxièmement, l'**élan vital** (*élan vital*) : principe créateur et imprévisible qui traverse l'évolution, expliquant la diversification des espèces et l'émergence de l'intelligence et de l'instinct. Il n'est pas un plan préétabli, mais une poussée créatrice. Troisièmement, l'**intuition** : méthode philosophique privilégiée pour saisir la durée et la vie. Distincte de l'analyse intellectuelle qui découpe le réel en concepts fixes, l'intuition est une sympathie intellectuelle qui coïncide avec l'objet pour en saisir la singularité mouvante. Enfin, la distinction entre **mémoire-habitude** (mécanique, tournée vers l'action) et **mémoire pure** (conservation intégrale du passé, fond de notre personnalité).
Histoire
Né à Paris en 1859 dans une famille d'origine juive, Bergson est un élève brillant. Reçu premier au concours de l'École normale supérieure (1878) et à l'agrégation de philosophie (1881), il enseigne ensuite en lycée puis à l'ENS et au Collège de France. Sa thèse principale, *Essai sur les données immédiates de la conscience* (1889), fonde sa philosophie de la durée. *Matière et mémoire* (1896) explore les relations entre le corps et l'esprit. *L'Évolution créatrice* (1907) est son œuvre la plus célèbre, exposant la théorie de l'élan vital. En 1914, il est élu à l'Académie française. Son dernier grand ouvrage, *Les Deux Sources de la morale et de la religion* (1932), étend sa pensée au domaine social, opposant morale close (société) et morale ouverte (aspiration mystique universelle). Prix Nobel de littérature en 1927, sa renommée est internationale. Bien que tenté par le catholicisme, il reste fidèle à ses origines juives face à la montée de l'antisémitisme. Il meurt à Paris en 1941, après s'être fait inscrire parmi les persécutés raciaux.
Caracteristiques
La pensée bergsonienne se caractérise par : 1) Un **vitalisme spiritualiste** affirmant la primauté de la vie et de l'esprit sur la matière inerte. 2) Un **dualisme méthodologique** constant (durée/espace, intuition/analyse, mémoire pure/habitude, clos/ouvert) visant à distinguer pour mieux comprendre. 3) Une **philosophie de la liberté** et de la création, contre tous les déterminismes. 4) Un **style littéraire** remarquable, utilisant métaphores et images (le sucre qui fond, le bouquet de fleurs) pour faire sentir des idées complexes. 5) Une **ouverture aux sciences** de son temps (biologie, psychologie, physique) dont il discute les conclusions sans les accepter dogmatiquement.
Importance
L'impact de Bergson fut considérable. Il a profondément renouvelé la philosophie française, préparant le terrain pour l'existentialisme et la phénoménologie (Merleau-Ponty, Sartre). Il a influencé des écrivains comme Proust (mémoire involontaire) et des penseurs comme Teilhard de Chardin. Sa critique du temps spatialisé a marqué la philosophie des sciences. Le bergsonisme a aussi connu un vif débat avec les courants rationalistes (Bachelard) et néo-thomistes (Maritain). Après un certain déclin post-1945, il connaît un regain d'intérêt depuis la fin du XXe siècle, notamment pour ses apports à la philosophie de l'esprit, aux neurosciences (théorie de la mémoire) et à l'écologie (pensée du vivant).
