Martin Heidegger

Martin Heidegger (1889-1976) est un philosophe allemand majeur du XXe siècle, considéré comme l'un des pères de l'existentialisme et de l'herméneutique moderne. Son œuvre centrale, 'Être et Temps' (1927), cherche à refonder la question du sens de l'être, en opposition à la métaphysique traditionnelle. Son engagement controversé avec le régime nazi en 1933-34 marque durablement sa réception.

Introduction

Martin Heidegger est une figure à la fois monumentale et profondément controversée de la philosophie contemporaine. Son projet, qu'il nomme 'ontologie fondamentale', vise à renouveler radicalement la question la plus ancienne et la plus négligée de la philosophie : celle du sens de l'être. En déplaçant l'attention de l'étant (les choses qui sont) vers l'être lui-même, et en ancrant cette enquête dans l'existence humaine concrète, il a bouleversé les courants de pensée du XXe siècle, influençant l'existentialisme, la phénoménologie, l'herméneutique, la déconstruction et la philosophie continentale dans son ensemble.

Description

L'œuvre majeure de Heidegger, 'Sein und Zeit' ('Être et Temps', 1927), constitue le cœur de sa pensée. Il y introduit le concept central de 'Dasein', terme allemand signifiant littéralement 'être-là', qu'il utilise pour désigner l'être humain non comme un sujet ou une conscience, mais comme cet étant pour lequel son propre être est en question. L'analyse du Dasein révèle sa structure fondamentale comme 'être-au-monde' (In-der-Welt-sein), une unité indissociable avec le monde, bien avant toute distinction sujet/objet. Le Dasein est caractérisé par la 'souci' (Sorge) comme son être propre, et se trouve toujours projeté vers ses possibilités futures (l'être-en-avant-de-soi), tout en étant déjà jeté dans un monde factuel (la facticité). L'angoisse (Angst), distincte de la peur, révèle au Dasein sa liberté et son être-pour-la-mort (Sein-zum-Tode), le confrontant à son authenticité ou à sa fuite dans le 'On' (das Man), la dictature anonyme du quotidien. La seconde partie de sa pensée, dite 'tournant' (Kehre), après les années 1930, délaisse l'analyse existentiale pour s'intéresser à l'histoire de l'être (Seinsgeschichte), à la technique moderne comme 'arraisonnement' (Gestell) qui réduit tout à une réserve disponible, et à la poésie (notamment Hölderlin) comme lieu possible d'une nouvelle manifestation de l'être.

Histoire

Né à Messkirch en 1889, Heidegger étudie la théologie puis la philosophie. Il devient l'assistant d'Edmund Husserl, le fondateur de la phénoménologie, dont il reprend la méthode tout en la transformant profondément. En 1927, la publication d''Être et Temps' le propulse au premier plan philosophique. En avril 1933, peu après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il est élu recteur de l'université de Fribourg et adhère au parti nazi. Son Discours de rectorat célèbre 'la grandeur et la gloire' de ce nouveau départ. Il démissionne de son poste en 1934, mais ne manifeste jamais de repentance publique claire pour cet engagement. Après la guerre, il est interdit d'enseignement jusqu'en 1951. Il continue à écrire et à donner des conférences jusqu'à sa mort en 1976, laissant une immense œuvre publiée progressivement dans ses 'Gesamtausgabe' (œuvres complètes).

Caracteristiques

La pensée heideggérienne se distingue par plusieurs traits : un langage technique et néologique complexe visant à rompre avec la métaphysique traditionnelle ; une méthode phénoménologique-herméneutique qui interprète les structures de l'existence ; une attention portée à l'oubli de l'être dans l'histoire de la philosophie occidentale, de Platon à Nietzsche ; une critique radicale de la modernité, de la technique et de la pensée calculante ; un dialogue constant avec les penseurs présocratiques (Parménide, Héraclite), la poésie et l'art ; une conception du temps non comme succession d'instants, mais comme horizon de compréhension de l'être (temporalité ekstatique).

Importance

L'impact de Heidegger est immense et paradoxal. Il est le philosophe qui a rendu possible la pensée française d'après-guerre : Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Michel Foucault, Jacques Derrida, Paul Ricœur et Emmanuel Levinas ont tous dialogué, parfois pour s'y opposer, avec son œuvre. Sa critique de la technique et de la métaphysique de la subjectivité a nourri la philosophie environnementale et la critique de la rationalité instrumentale. Son herméneutique du Dasein a transformé les sciences humaines. Cependant, son héritage est indissociable du débat sur son nazisme, qui pose la question cruciale du lien entre sa pensée métaphysique et son engagement politique. Cette ambiguïté fait de lui un penseur incontournable, dont l'œuvre continue de provoquer, de fasciner et d'exiger une lecture vigilante.

Anecdotes

La cabane de Todtnauberg

Heidegger avait une profonde aversion pour la vie urbaine et universitaire. Il fit construire une modeste cabane (la 'Hütte') dans la Forêt-Noire, à Todtnauberg, où il se retirait régulièrement pour écrire et penser. C'est là qu'il rédigea une grande partie d''Être et Temps'. Il affirmait que le travail de la pensée nécessitait la proximité avec la terre, le silence des bois et le rythme des saisons, opposant cette 'authenticité' à l'agitation artificielle de la ville.

La leçon sur 'Pourquoi il y a l'étant et non pas plutôt rien ?'

En 1935, Heidegger donna une conférence célèbre intitulée 'Introduction à la métaphysique', qui s'ouvre sur cette question fondamentale : 'Pourquoi y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ?'. Il présentait cette interrogation non comme un jeu logique, mais comme la question la plus profonde et la plus dérangeante, capable de saisir l'être humain dans son entier et de le confronter au mystère de l'existence du monde. Cette question résume le choc qu'il voulait provoquer contre l'indifférence métaphysique.

Le silence et l'interview du Spiegel

Après la guerre, Heidegger observa un long silence public sur son implication avec le nazisme. Ce n'est qu'en 1966 qu'il accorda un entretien au magazine allemand 'Der Spiegel', à condition qu'il ne soit publié qu'après sa mort. Paru en 1976, cet entretien, 'Seulement un dieu peut encore nous sauver', est souvent critiqué pour son manque de clarté et de véritable autocritique. Il y déclare notamment que son rectorat fut une erreur, mais qu'il avait vu dans le mouvement nazi une possibilité de renouveau spirituel pour l'Allemagne, qu'il jugeait ensuite dévoyée.

Sources

  • Heidegger, Martin. 'Être et Temps' (1927), trad. fr. Emmanuel Martineau.
  • Heidegger, Martin. 'Introduction à la métaphysique' (1935), trad. fr. Gilbert Kahn.
  • Safranski, Rüdiger. 'Heidegger et son temps' (1994), trad. fr. Isabelle Kalinowski.
  • Faye, Emmanuel. 'Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie' (2005).
  • Zimmerman, Michael E. 'Heidegger's Confrontation with Modernity' (1990).
  • Articles de l'Encyclopædia Universalis et de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
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