Arthur Schopenhauer

Philosophe allemand du XIXe siècle, principal représentant du pessimisme philosophique. Il développe une métaphysique centrée sur la Volonté, force aveugle et irrationnelle à l'origine de toute souffrance. Son œuvre majeure, 'Le Monde comme volonté et comme représentation', influencera profondément Nietzsche, Freud et la littérature moderne.

Introduction

Arthur Schopenhauer (1788-1860) est une figure majeure et singulière de la philosophie occidentale. En rupture avec l'idéalisme optimiste de Hegel, son contemporain qu'il méprisait, il élabore un système philosophique cohérent et radical qui place la souffrance et l'absurdité de l'existence au cœur de la condition humaine. S'inspirant de Platon et, surtout, de la philosophie indienne (Vedas, Upanishads), il offre une vision du monde profondément pessimiste mais libératrice, cherchant des issues dans l'art, la compassion et l'ascétisme.

Description

La philosophie de Schopenhauer repose sur une distinction fondamentale, héritée de Kant, entre le monde comme 'représentation' (Vorstellung) et le monde comme 'volonté' (Wille). Le monde comme représentation est le monde des phénomènes, soumis aux formes *a priori* de l'espace, du temps et de la causalité ; c'est le monde tel qu'il nous apparaît. Derrière ce voile des apparences se trouve la chose en soi, que Schopenhauer identifie non pas à une entité rationnelle, mais à la Volonté. Cette Volonté est une force unique, aveugle, irrationnelle, insatiable et dépourvue de but. Elle est l'essence de toute réalité, du mouvement des planètes à l'instinct de reproduction. L'individu humain n'est qu'une objectivation temporaire de cette Volonté, constamment poussé par des désirs qui, une fois assouvis, laissent place à l'ennui ou à de nouveaux désirs, engendrant une souffrance perpétuelle. La vie oscille donc entre la douleur du manque et l'ennui de la satisfaction.

Histoire

Né à Dantzig dans une famille de riches commerçants, Schopenhauer voyage beaucoup dans sa jeunesse. Il étudie la médecine puis la philosophie à Göttingen et Berlin, où il assiste aux cours de Fichte et Schleiermacher. En 1818, il achève son œuvre maîtresse, 'Le Monde comme volonté et comme représentation', qui ne rencontre initialement qu'indifférence. Nommé privat-docent à l'université de Berlin, il programme ses cours en même temps que ceux de Hegel, alors au sommet de sa gloire, et se retrouve face à des auditoires vides. Déçu, il quitte l'université et mène une vie de célibataire érudit et misanthrope, vivant des rentes familiales à Francfort. Ce n'est que dans les dernières années de sa vie, avec la publication de 'Parerga et Paralipomena' (1851), qu'il connaît enfin la reconnaissance. Il meurt en 1860, laissant une œuvre qui exercera une influence posthume considérable.

Caracteristiques

Les concepts clés de sa pensée incluent : 1) **Le Pessimisme Métaphysique** : la souffrance n'est pas un accident mais l'essence de l'existence. 2) **La Volonté Aveugle** : principe métaphysique unique et irrationnel. 3) **L'Affirmation et la Négation de la Volonté** : la vie ordinaire est une affirmation de la Volonté. Pour échapper à la souffrance, il faut la 'nier'. Schopenhauer propose trois voies de salut temporaire ou permanent : **L'Art** (surtout la musique, qu'il considère comme une copie directe de la Volonté), qui permet une contemplation désintéressée des Idées platoniciennes et une suspension du vouloir ; **La Morale de la Pitié** (Mitleid), fondée sur la reconnaissance de la souffrance universelle en autrui, qui brise l'égoïsme induit par le principe d'individuation ; et **L'Ascétisme**, renoncement radical aux désirs du corps, à l'image des saints ou des sages bouddhistes, menant à la quiétude (ataraxie).

Importance

L'impact de Schopenhauer est immense et tardif. Il est le premier grand philosophe occidental à intégrer sérieusement des pensées orientales (hindouisme, bouddhisme). Son pessimisme et sa critique de la raison ont profondément marqué **Friedrich Nietzsche**, qui fut d'abord son disciple avant de s'en détacher pour affirmer la vie. Sa conception d'une force psychique inconsciente et pulsionnelle a directement influencé **Sigmund Freud** et la psychanalyse (le 'Ça' freudien est une reprise de la Volonté). Son influence sur les arts et les lettres est également majeure : **Richard Wagner** (pour 'Tristan et Isolde'), **Léon Tolstoï**, **Marcel Proust**, **Thomas Mann** et **Samuel Beckett** puiseront abondamment dans sa vision du monde. Il reste le philosophe du pessimisme cohérent et de la lucidité désenchantée.

Anecdotes

Le duel contre Hegel

En 1820, Schopenhauer, nouvellement habilité à enseigner à l'université de Berlin, choisit délibérément de donner ses cours aux mêmes heures que ceux de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le philosophe le plus célèbre et influent de l'époque. Convaincu de la supériorité de sa propre pensée, il espérait drainer les étudiants mécontents de l'idéalisme hégélien. Le résultat fut un échec cuisant : Hegel attirait des centaines d'auditeurs, tandis que Schopenhauer finit le semestre avec... zéro étudiant inscrit. Cet épisode renforça son amertume et son mépris pour le 'charlatan' Hegel.

Le canapé et la canne

Schopenhauer était un homme d'habitudes obsessionnelles et d'un caractère difficile. Il prenait ses repas tous les jours à la même heure au même restaurant, l'Englischer Hof de Francfort. Il avait l'habitude de laisser une pièce d'or sur la table de sa salle à manger, qu'il remettait chaque jour dans sa poche, destinée à être léguée aux premiers secours pour les soldats prussiens blessés lors des révolutions de 1848. Il était également connu pour sa misanthropie : il gardait un pistolet chargé à son chevet et, craignant d'être volé, cachait ses bijoux et son argent dans d'étranges endroits. Il fut même condamné à verser une pension à une couturière qu'il avait violemment jetée en bas d'un escalier lors d'une dispute.

La reconnaissance tardive

Pendant la majeure partie de sa vie, Schopenhauer fut un auteur ignoré. Son œuvre maîtresse, publiée en 1818, fut un échec commercial et critique ; la plupart des exemplaires finirent au pilon. Ce n'est qu'avec la publication en 1851 des 'Parerga et Paralipomena' (littéralement 'Suppléments et Omissions'), un recueil d'essais plus accessibles, que l'attention du public se porta enfin sur son système philosophique. Des articles élogieux parurent, des visiteurs commencèrent à se présenter à sa porte, et une seconde édition de 'Le Monde...' fut enfin demandée. Il put ainsi jouir, dans les dix dernières années de sa vie, d'une célébrité qu'il avait désespérément attendue pendant plus de trente ans.

Sources

  • Schopenhauer, A. (1818). Le Monde comme volonté et comme représentation.
  • Safranski, R. (1990). Schopenhauer et les années folles de la philosophie.
  • Nietzsche, F. (1874). Considérations inactuelles III : Schopenhauer éducateur.
  • Cartwright, D. E. (2010). Schopenhauer: A Biography.
  • Dictionnaire des philosophes, Encyclopædia Universalis.
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