El Dorado

El Dorado est un mythe colonial d'une cité ou d'un roi d'Amérique du Sud recouvert d'or, qui a obsédé les conquistadors pendant des siècles. À l'origine, il s'agissait d'un rituel muisca impliquant un chef couvert de poudre d'or. Le mythe a évolué pour désigner un royaume fabuleux aux richesses inépuisables, déclenchant d'innombrables expéditions meurtrières.

Introduction

El Dorado, littéralement 'l'homme doré' ou 'le doré' en espagnol, est l'un des mythes les plus puissants et durables issus de la Conquête des Amériques. Né d'un malentendu culturel et amplifié par l'avarice et l'imagination, il a catalysé l'exploration et la destruction de vastes régions d'Amérique du Sud, du XVIe au XVIIIe siècle. Il incarne la quête obsessionnelle de la richesse immédiate qui a caractérisé une grande partie de la colonisation européenne.

Description

Le mythe trouve son origine dans un rituel d'intronisation pratiqué par le peuple Muisca (ou Chibcha) dans les hauts plateaux de l'actuelle Colombie. Lors de l'accession au pouvoir d'un nouveau zipa (chef), une cérémonie se tenait sur le lac Guatavita. Le chef, entièrement enduit d'une pâte d'or en poudre, prenait place sur un radeau chargé d'offrandes en or et d'émeraudes. Au centre du lac, il se lavait, jetant les trésors dans les eaux en offrande aux dieux. Ce 'Homme Doré' (El Hombre Dorado) fut rapporté aux conquistadors, qui en déformèrent radicalement le sens.

Histoire

Les récits du rituel, recueillis vers 1535, se propagèrent rapidement. Le terme 'El Dorado' se transforma d'un homme en un lieu : une cité aux murs d'or, située quelque part dans l'inexploré intérieur du continent. Gonzalo Pizarro (1541) et Gonzalo Jiménez de Quesada (1569) lancèrent des expéditions désastreuses. La plus célèbre est celle de l'Anglais Sir Walter Raleigh en 1595 et 1617, qui chercha en vain le royaume dans la région de l'Orénoque (Guyana/Venezuela), contribuant à populariser le mythe en Europe. Des explorations ultérieures, comme celle du Jésuite espagnol Manuel de Labrada au XVIIIe siècle, continuèrent de chercher, déplaçant souvent la localisation présumée vers l'Amazonie ou les contreforts des Andes.

Caracteristiques

Le mythe d'El Dorado présente plusieurs facettes caractéristiques : 1) **Mobilité** : sa localisation était constamment repoussée plus loin, au gré des échecs, de la Guyane aux Andes, au Brésil, au Pérou. 2) **Métamorphose** : il évolua d'un homme (le rituel) à une cité (Manoa), puis à tout un empire. 3) **Symbiose avec d'autres légendes** : il fut souvent associé au pays de la Cannelle ou au lac Parime. 4) **Fonction idéologique** : il servit à justifier la conquête, l'évangélisation et l'exploitation de territoires immenses, en promettant une récompense fabuleuse. 5) **Dimension tragique** : il causa la mort de dizaines de milliers d'Indiens réduits en esclavage et d'Européens, victimes de maladies, de la faim et des conflits.

Importance

L'importance d'El Dorado est immense. Historiquement, il a directement motivé la cartographie et la pénétration européenne de l'Amérique du Sud, accélérant la colonisation et le pillage des ressources. Culturellement, il est devenu une archétype universel, synonyme de quête illusoire de richesse et de perfection. Il a inspiré une quantité d'œuvres littéraires (de Voltaire dans 'Candide' à Conan Doyle), cinématographiques et artistiques. Anthropologiquement, il illustre le choc des cultures et la manière dont les récits indigènes sont réinterprétés selon les désirs et les fantasmes des colonisateurs. Aujourd'hui, 'El Dorado' symbolise souvent un rêve inaccessible, un paradis perdu ou la folie de la cupidité.

Anecdotes

Le lac Guatavita et les tentatives de drainage

Convaincus que le lac sacré des Muiscas contenait le trésor du Dorado, les Européens tentèrent à plusieurs reprises de le vider. Une première tentative en 1545 utilisa des seaux. En 1580, un marchand obtint un contrat pour le drainer en creusant une brèche sur un côté, abaissant le niveau de 20 mètres et récupérant quelques artefacts en or. Une compagnie anglaise tenta une opération similaire en 1898, asséchant presque complètement le lac et trouvant quelques pièces. Ces opérations, très destructrices, n'ont jamais révélé le trésor fantasmé.

L'El Dorado de Raleigh et la politique

L'expédition de Sir Walter Raleigh en 1595 avait un double objectif : trouver El Dorado (qu'il situait en Guyane) et établir une base anglaise pour attaquer les possessions espagnoles. Son récit exalté, 'The Discoverie of Guiana', décrivait Manoa, une cité plus riche que tout ce que connaissait l'Europe. Son échec en 1617, et l'exécution de son fils lors d'une escarmouche, le conduisit à son propre exécution à son retour, le mythe ayant directement influencé le cours de sa vie et de la géopolitique coloniale.

La relique du Dorado : le Radeau d'or

La preuve archéologique la plus directe du rituel à l'origine du mythe est le 'Radeau d'or' (Balsa Muisca), découvert en 1969 dans une grotte près de Bogotá. Cette figurine en alliage d'or, datant d'environ 600 à 1600 apr. J.-C., représente précisément la cérémonie du lac Guatavita : un personnage central (le zipa) entouré de prêtres et de rameurs sur un radeau. Elle est aujourd'hui le joyau du Musée de l'Or de Bogotá et constitue le lien tangible entre la légende et la réalité historique du peuple Muisca.

Sources

  • Naissance, G. (2000). 'Le Mythe d'El Dorado : Genèse et évolution'. Annales. Histoire, Sciences Sociales.
  • Silverberg, R. (1996). 'The Golden Dream: Seekers of El Dorado'. Ohio University Press.
  • Musée de l'Or de Bogotá - Collection et documentation sur la culture Muisca.
  • Raleigh, W. (1596). 'The Discoverie of the Large, Rich, and Bewtiful Empyre of Guiana'.
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