Déluge mésopotamien (Gilgamesh)

Le récit du Déluge dans l'Épopée de Gilgamesh est l'une des plus anciennes versions connues du mythe d'une inondation cataclysmique universelle. Récitée par le survivant Uta-napishti au roi Gilgamesh, elle raconte comment les dieux décidèrent d'anéantir l'humanité et comment un homme fut sauvé pour reconstruire la civilisation.

Introduction

Le récit du Déluge, inscrit sur la onzième tablette de l'Épopée de Gilgamesh (vers 1800-1600 av. J.-C.), constitue un épisode central de ce chef-d'œuvre de la littérature mésopotamienne. Bien que plus ancien que le récit biblique de Noé, il n'en est pas la source directe, mais partage avec lui et d'autres mythes (comme celui d'Atrahasis) un archétype universel. Il est révélé à Gilgamesh, en quête d'immortalité, par le seul homme à l'avoir obtenue : Uta-napishti (le "Très Lointain"), le survivant du Déluge. Ce mythe explore des thèmes fondateurs : la colère divine, la survie humaine, la préservation du savoir et les limites de la condition mortelle.

Description

Le récit se présente comme un témoignage direct d'Uta-napishti. Les dieux, menés par Enlil, seigneur du vent et de la terre, décident d'exterminer l'humanité par un déluge, perturbés par son vacarme et sa prolifération. Cependant, le dieu Éa (Enki), protecteur des hommes, transmet l'avertissement et le plan de salut à Uta-napishti, roi de Shuruppak, sans enfreindre directement le serment des dieux. Il lui ordonne de construire une arche cubique aux dimensions précises, de la calfater de bitume et d'y faire monter "la semence de tous les êtres vivants", sa famille et des artisans. Une violente tempête de sept jours et sept nuits s'abat, anéantissant toute l'humanité. L'arche s'échoue sur le mont Nisir. Uta-napishti lâche successivement une colombe, une hirondelle et un corbeau ; le dernier ne revenant pas, il sait que les eaux ont baissé. Il offre un sacrifice sur la montagne, dont la fumée attire les dieux affamés. Enlil, furieux de voir des survivants, est apaisé par Éa. En récompense, il accorde l'immortalité à Uta-napishti et à son épouse, les installant "à l'embouchure des fleuves".

Histoire

L'épisode du Déluge est un ajout à la trame principale de Gilgamesh, intégrant un mythe plus ancien et indépendant, celui d'Atrahasis ("le Supersage"), datant du XVIIIe siècle av. J.-C. La version de Gilgamesh en est une synthèse abrégée. Le texte fut découvert dans la bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive (VIIe siècle av. J.-C.) par l'assyriologue George Smith en 1872, causant une sensation en raison de ses parallèles frappants avec le récit biblique. Des fragments antérieurs, en sumérien et en babylonien ancien, ont depuis été retrouvés, attestant de la longévité et de la popularité de ce mythe dans toute la Mésopotamie sur près de deux millénaires.

Caracteristiques

Le mythe présente plusieurs traits distinctifs. L'arche n'est pas un navire mais un cube parfait (120 coudées de côté), évoquant peut-être un bâtiment ou un symbole de stabilité. La motivation divine n'est pas le péché moral, mais le bruit et la surpopulation, perturbant le repos des dieux. Le héros, Uta-napishti, n'est pas un patriarche moralement exemplaire, mais un homme averti par la ruse d'un dieu compatissant. Le récit est empreint d'une atmosphère tragique et réaliste, décrivant la terreur des dieux face au cataclysme qu'ils ont déclenché. La conclusion est ambivalente : l'humanité est sauvée, mais l'immortalité reste interdite à tous sauf à un couple exceptionnel, soulignant la condition mortelle comme un destin inéluctable.

Importance

L'importance de ce mythe est immense. Il est la première attestation écrite d'un récit de déluge structuré, influençant probablement les traditions ultérieures du Proche-Orient ancien, y compris le récit biblique. Il offre un aperçu crucial de la mentalité mésopotamienne : une humanité fragile, soumise aux caprices de divinités puissantes et souvent conflictuelles, où la survie dépend de la sagesse pratique et de la faveur d'un dieu protecteur. Pour l'épopée de Gilgamesh, cet épisode est le pivot de la quête du héros : en rencontrant Uta-napishti, il comprend que l'immortalité physique lui est refusée et doit se tourner vers une immortalité symbolique à travers ses œuvres et sa renommée. Le mythe pose aussi des questions universelles sur la relation entre l'humanité, la divinité et la nature.

Anecdotes

La découverte qui fit sensation

En 1872, George Smith, un graveur autodidacte travaillant au British Museum, déchiffra sur un fragment d'argile la phrase "Le navire s'arrêta sur la montagne de Nisir". Il se mit à courir dans la salle, s'exclamant et commençant à se déshabiller dans son excitation, réalisant qu'il venait de découvrir une version assyrienne du Déluge bien antérieure à la Bible. Cette découverte fit la une des journaux et déclencha un vif débat sur les origines des récits bibliques.

Un sacrifice très apprécié

Après le Déluge, Uta-napishti offre un sacrifice sur la montagne. Le texte décrit avec une poésie concrète comment les dieux, privés d'offrandes depuis la destruction de l'humanité, "se rassemblèrent comme des mouches" autour de la fumée de l'offrande. Cette image souligne la dépendance des dieux envers les hommes pour leur subsistance, un thème récurrent dans la mythologie mésopotamienne.

La ruse du dieu Éa

Pour avertir Uta-napishti sans violer le serment de secret des dieux, le dieu Éa (Enki) s'adresse non pas à l'homme directement, mais au mur de sa maison en roseaux : "Mur, écoute ! (...) Démolis ta maison, construis un bateau !". Cette ruse linguistique, typique de l'intelligence d'Éa, lui permet de transmettre l'information tout en respectant techniquement la lettre de l'accord divin.

Sources

  • L'Épopée de Gilgamesh, traduction de Jean Bottéro (1992), Éditions Gallimard.
  • Mythes et épopées de la Mésopotamie ancienne, ouvrage collectif sous la direction de G. Roux (1992).
  • La plus vieille histoire du monde : L'Épopée de Gilgamesh, présentation par Jacques Cassabois (2015).
  • Travaux de l'assyriologue Andrew R. George, notamment 'The Babylonian Gilgamesh Epic' (2003).
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