Introduction
Le mythe du déluge hindou, principalement narré dans le Shatapatha Brahmana (texte védique en prose) et le Mahabharata (notamment dans le livre III, le Vana Parva), est l'un des récits de cataclysme universel les plus anciens et structurants de la tradition indienne. Contrairement à d'autres traditions où le déluge est une punition, il s'inscrit ici dans le cadre cosmologique cyclique de l'hindouisme, où des périodes de dissolution (pralaya) succèdent aux périodes de création. Le héros de cette épopée est Manu, une figure à la fois humaine et semi-divine, considéré comme le premier homme d'un nouveau cycle (manvantara) et le donneur des lois (Manu Smriti).
Description
Le récit central voit Manu, un roi sage et pieux, accomplir ses ablutions dans une rivière lorsqu'un petit poisson (shaphari) vient dans ses mains et lui demande protection contre les prédateurs. Par compassion, Manu place le poisson dans un pot, puis, à mesure qu'il grandit, dans un étang, un fleuve et enfin l'océan. Le poisson, révélé être une incarnation (avatara) du dieu Vishnou, le Preservateur, avertit alors Manu de l'imminence d'un grand déluge qui détruira toute vie. En récompense de sa vertu, Vishnou donne à Manu des instructions pour construire un navire solide et y embarquer les semences de toutes les créatures, les Sept Sages (Saptarishi) et lui-même. Lorsque les eaux du déluge submergent la terre, le poisson géant, désormais doté d'une corne, apparaît. Manu attache le navire à sa corne à l'aide du grand serpent Vasuki (ou à une corde, selon les versions), et le poisson les guide en sécurité à travers les eaux déchaînées jusqu'au sommet d'une montagne (le pic du Nord, souvent identifié comme l'Himalaya). Après la décrue, Manu procède au sacrifice et aux rites qui permettent la régénération de la vie sur Terre, devenant ainsi le progéniteur de l'humanité actuelle.
Histoire
Les versions les plus anciennes se trouvent dans le Shatapatha Brahmana (I, 8, 1-6), un texte datant d'environ le 8ème siècle avant notre ère. Le Mahabharata (vers 400 avant J.-C. - 400 après J.-C.) en donne une narration plus élaborée et dramatique. Le poisson Matsya (le premier des dix avatars majeurs de Vishnou) y est clairement identifié. Plus tard, les Puranas (comme le Matsya Purana, le Bhagavata Purana) reprennent et amplifient le mythe, en détaillant la cosmologie cyclique. Le déluge n'y est pas un événement unique, mais se répète à la fin de chaque cycle temporel (kalpa) ou sous-cycle (manvantara), chaque fois avec un Manu différent (il y a 14 Manus pour un kalpa). Le Manu du déluge actuel est Vaivasvata Manu, 'fils du Soleil' (Vivasvan).
Caracteristiques
Plusieurs éléments distinguent ce mythe. Premièrement, la cause n'est pas la colère divine contre le péché, mais le processus naturel et inévitable de dissolution (pralaya) qui précède la recréation. Deuxièmement, le sauveur est un avatar de Vishnou, le dieu préservateur, dont le rôle est de maintenir l'ordre cosmique (dharma) et de préserver les germes de la vie. Troisièmement, le salut est mérité : Manu est sauvé en raison de sa piété (dharma) et de sa compassion (ahimsa envers le poisson). Quatrièmement, le récit intègre la notion de transmission du savoir : les Védas sont également sauvés (soit par le poisson, soit par le sage Satyavrata, identifié à Manu). Enfin, il établit un lien direct entre le cataclysme et l'établissement de l'ordre social et juridique par Manu, le premier législateur.
Importance
Le mythe du déluge de Manu est d'une importance capitale. Cosmologiquement, il illustre et valide le modèle hindou du temps cyclique et des renaissances de l'univers. Théologiquement, il marque le début de la série des avatars de Vishnou, soulignant son rôle de protecteur du dharma. Socialement et légalement, il fonde l'autorité du Manu Smriti (Les Lois de Manu), un texte fondamental du droit et de l'organisation sociale de l'Inde ancienne. Culturellement, il résonne avec d'autres grands mythes du déluge (mésopotamien, biblique, grec) tout en offrant une perspective unique axée sur la préservation, le mérite et la régénération plutôt que sur la punition. Il reste un récit vivant dans l'imaginaire religieux et artistique hindou.
