Introduction
Sorti en avril 1970 sur Columbia Records, 'Bitches Brew' est bien plus qu'un simple album de jazz. C'est un événement sismique qui a redéfini les frontières de la musique, poussant le jazz dans des territoires inexplorés. Enregistré sur seulement trois jours en août 1969, au lendemain du festival de Woodstock et à l'apogée de la contre-culture, l'album capture Miles Davis en pleine métamorphose, tournant le dos au jazz acoustique pour embrasser l'électricité, le groove et une esthétique collective et hypnotique.
Description
L'album se présente comme une suite de paysages sonores vastes et labyrinthiques. Contrairement aux structures traditionnelles thème-solos-thème, les morceaux (comme 'Pharaoh's Dance' et le titre éponyme 'Bitches Brew') se construisent à partir de cellules rythmiques répétitives (ostinatos), de motifs mélodiques fragmentés et de longues sections d'improvisation collective. La production, pionnière, utilise abondamment l'édition en studio (le producteur Teo Macero coupant et collant des prises différentes) pour créer une tapisserie sonore complexe. La pochette, une peinture psychédélique et afro-futuriste de Mati Klarwein, renforce l'aura mystérieuse et révolutionnaire du projet.
Histoire
L'enregistrement a eu lieu les 19, 20 et 21 août 1969 aux studios Columbia de New York. Miles Davis, influencé par les grooves de James Brown, les textures de Sly & The Family Stone et les explorations de Jimi Hendrix, a convoqué un large ensemble de jeunes musiciens brillants, dont beaucoup deviendront des leaders de la fusion : le claviériste Joe Zawinul (auteur de 'Pharaoh's Dance'), le pianiste Chick Corea, le bassiste Dave Holland, le batteur Jack DeJohnette, et le percussionniste Airto Moreira. Le saxophoniste Wayne Shorter et le guitariste John McLaughlin apportent des contributions majeures. Davis dirigeait les sessions de manière intuitive, donnant de vagues instructions, des échelles à jouer, et laissant le groupe construire la musique organiquement, qu'il remodelait ensuite en studio avec Macero.
Caracteristiques
Les caractéristiques principales sont : 1) **Instrumentation électrique** : Fender Rhodes, orgue, basse électrique, guitares électriques (notamment celle déchirante de John McLaughlin), auxquels s'ajoutent la trompette traitée par une wah-wah et des percussions africaines/brésiliennes. 2) **Rythme et structure** : Abandon de la pulsation swing au profit de grooves rock et funk insistants, souvent en double ou triple mètre superposé. Les morceaux dépassent souvent les 10 minutes, sans forme prédéfinie. 3) **Improvisation collective** : Les solos émergent et se dissolvent dans la masse sonore ; l'accent est mis sur l'interaction de groupe plutôt que sur le virtuose seul. 4) **Traitement studio** : L'édition, les boucles et le collage sont utilisés comme des instruments à part entière, créant des ruptures et des ambiances surréalistes.
Importance
L'importance de 'Bitches Brew' est monumentale. Commercialement, c'est le premier album de jazz à atteindre le statut de disque d'or, touchant un public rock élargi. Artistiquement, il a légitimé l'utilisation des instruments électriques dans le jazz et a lancé le mouvement de la fusion, ouvrant la voie à des groupes comme Weather Report, Mahavishnu Orchestra et Return to Forever, formés par ses sidemen. Son influence s'étend au-delà du jazz, touchant le funk, le rock progressif et plus tard la musique électronique. Il a prouvé que le jazz pouvait être à la fois avant-gardiste, populaire et profondément ancré dans son époque, établissant Miles Davis comme un visionnaire perpétuel.
