Uchronie

L'uchronie est un genre de la fiction spéculative qui explore une histoire alternative, modifiée à partir d'un point de divergence précis dans le passé. Elle répond à la question 'Et si... ?' en imaginant les conséquences d'un événement historique différent. Elle se distingue de la science-fiction par son ancrage dans une relecture plausible de l'histoire connue.

Introduction

L'uchronie, terme forgé par le philosophe Charles Renouvier en 1857 (du grec 'ou-' : non, et 'chronos' : temps, soit 'non-temps'), est un sous-genre narratif qui construit un récit à partir d'une modification fictive d'un événement historique. Elle ne propose pas un voyage dans le temps, mais une bifurcation de la ligne temporelle à un moment clé, créant un monde parallèle dont l'histoire dérive de la nôtre. Elle se situe à la croisée de l'histoire contrefactuelle, de la fiction historique et de la science-fiction, avec laquelle elle entretient des liens étroits.

Description

Le récit uchronique repose sur un 'point de divergence' (ou 'nexus') clairement identifié et historiquement plausible. À partir de ce point, l'auteur extrapole les conséquences à court, moyen et long terme, en tenant compte des forces sociales, politiques, technologiques et culturelles de l'époque. L'uchronie peut être 'locale', se concentrant sur un événement restreint, ou 'globale', remodelant le monde entier. Elle explore souvent des thèmes comme le hasard, la nécessité, le rôle des individus dans l'histoire, et la fragilité de notre réalité. Le genre se décline en romans, nouvelles, bandes dessinées, jeux vidéo et œuvres cinématographiques. Une distinction importante est faite entre l'uchronie 'pure', qui reste dans le cadre historique modifié, et l'uchronie avec voyage temporel, où des personnages voyagent entre les lignes temporelles.

Histoire

Les prémices de l'uchronie remontent à l'Antiquité avec l'Histoire de Rome depuis sa fondation de Tite-Live, qui imagine un monde où Alexandre le Grand aurait attaqué l'Occident. Le terme est officialisé par Renouvier dans son ouvrage philosophique 'Uchronie (l'utopie dans l'histoire)' en 1876. Le genre prend son essor au XXe siècle, notamment dans la littérature anglo-saxonne avec des œuvres fondatrices comme 'The Man in the High Castle' (1962) de Philip K. Dick (où les puissances de l'Axe ont gagné la Seconde Guerre mondiale) et 'Bring the Jubilee' (1953) de Ward Moore (où les Confédérés ont gagné la guerre de Sécession). En France, le genre connaît un renouveau à partir des années 1990 avec des auteurs comme Pierre Bordage, Eric B. Henriet (théoricien du genre) et la série 'Le Jour où...' de Fabrice Colin. Le roman 'Fatherland' (1992) de Robert Harris, situé dans une Europe nazie des années 1960, a également marqué le grand public.

Caracteristiques

1. Point de divergence (Nexus) : Événement historique précis et alternatif (ex: la mort prématurée d'un leader, l'issue différente d'une bataille). 2. Plausibilité historique : L'extrapolation doit respecter les connaissances et le contexte de l'époque, même si les conséquences sont vastes. 3. Effet papillon : Les conséquences, grandes ou petites, sont explorées de manière cohérente. 4. Ancrage référentiel : Le récit s'appuie sur une connaissance partagée de l'histoire réelle pour créer un effet de familiarité étrange. 5. Dimension réflexive : L'uchronie invite à réfléchir sur notre propre histoire, ses tournants et ses interprétations. 6. Procédés narratifs : Utilisation fréquente de documents fictifs (journaux, livres d'histoire alternatifs) pour immerger le lecteur.

Importance

L'uchronie dépasse le simple divertissement pour devenir un outil de réflexion historique et philosophique. Elle questionne le déterminisme historique en montrant que l'histoire n'était pas écrite d'avance. Elle permet d'explorer des traumatismes collectifs (guerres, régimes totalitaires) sous un angle différent, et sert de miroir déformant pour critiquer notre présent ou mettre en garde contre certaines idéologies. Son impact culturel est significatif, influençant d'autres médias (séries TV comme 'The Man in the High Castle', jeux vidéo comme la série 'Wolfenstein'). Elle nourrit également le débat historiographique sur l'usage de l'histoire contrefactuelle comme outil d'analyse valide pour les historiens professionnels.

Anecdotes

L'invention du terme

Le philosophe français Charles Renouvier a créé le néologisme 'uchronie' en 1857, par analogie avec 'utopie' (lieu qui n'existe pas). Dans son livre 'Uchronie (l'utopie dans l'histoire)', il imagine un monde où le christianisme ne se serait pas imposé dans l'Empire romain et où Marc Aurèle aurait fondé une république universelle. C'est donc un philosophe, et non un romancier, qui a donné son nom au genre.

La première uchronie moderne ?

Beaucoup considèrent 'Napoléon et la conquête du monde, 1812-1823' (1836) de Louis Geoffroy comme la première uchronie moderne au sens strict. L'auteur y décrit une histoire où Napoléon Ier réussit son invasion de la Russie en 1812, puis conquiert le monde, unifiant l'humanité sous un empire français et une langue universelle. L'œuvre pose déjà les bases du genre avec un point de divergence clair et une extrapolation systématique.

L'uchronie comme outil pédagogique

Des historiens comme Niall Ferguson défendent l'usage de l'histoire contrefactuelle (le pendant académique de l'uchronie littéraire) comme outil pédagogique sérieux. En envisageant des scénarios alternatifs (Et si l'Angleterre était restée neutre en 1914 ?), on peut mieux comprendre l'importance relative des causes et la contingence des événements, forçant à sortir d'une vision téléologique de l'histoire.

Sources

  • Henriet, Eric B., 'L'Histoire revisitée : panorama de l'uchronie sous toutes ses formes', Les Moutons électriques, 2009.
  • Renouvier, Charles, 'Uchronie (l'utopie dans l'histoire)', 1876.
  • Saint-Gelais, Richard, 'L'Empire du pseudo : modernités de la science-fiction', Presses de l'Université Laval, 1999.
  • Collectif, 'Dictionnaire de la Science-Fiction', sous la dir. de Simon Bréan et al., Vendémiaire, 2018.
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