Tragédie

La tragédie est un genre littéraire et théâtral majeur qui met en scène des personnages illustres aux prises avec un destin funeste, souvent provoqué par une faute (hamartia) ou un conflit insoluble. Elle vise à susciter terreur et pitié chez le spectateur, menant à une catharsis (purification des passions). Elle trouve ses origines dans la Grèce antique et a connu un renouveau majeur à l'époque classique.

Introduction

La tragédie est l'un des genres les plus anciens et les plus prestigieux de la littérature occidentale. Elle explore les limites de la condition humaine, confrontant des héros d'exception à des forces qui les dépassent : les dieux, le destin, la société ou leurs propres passions. Par la représentation de la souffrance et de la chute, elle interroge la morale, la liberté et le sens de l'existence, laissant une empreinte profonde sur la culture.

Description

La tragédie se définit par une structure dramatique rigoureuse et une finalité émotionnelle et morale spécifique. Elle présente généralement l'histoire d'un personnage noble ou héroïque (roi, prince, guerrier) qui, par orgueil (hybris), erreur de jugement ou fatalité, commet une faute ou se trouve pris dans un dilemme insoluble. Cette situation conduit inéluctablement à une crise, à la souffrance et souvent à la mort du héros ou de son entourage. L'intrigue, construite avec une tension croissante, doit susciter chez le public de la crainte (devant le sort du héros) et de la pitié (pour sa souffrance imméritée). Selon la Poétique d'Aristote, cette expérience émotionnelle intense aboutit à une 'catharsis', une purification ou purgation des passions similaires chez le spectateur. Le langage de la tragédie est élevé, poétique et souvent empreint de lyrisme, distinct du langage commun.

Histoire

La tragédie naît en Grèce au VIe siècle av. J.-C., lors des fêtes en l'honneur de Dionysos. Thespis est considéré comme le premier acteur tragique. Le genre atteint son apogée au Ve siècle av. J.-C. à Athènes avec les trois grands dramaturges : Eschyle (qui introduit un deuxième acteur), Sophocle (qui en ajoute un troisième et perfectionne la structure) et Euripide (plus psychologique et critique). Le genre décline ensuite mais est théorisé par Aristote. Après une longue éclipse au Moyen Âge, la tragédie renaît spectaculairement en Europe à la Renaissance, notamment en Angleterre avec Christopher Marlowe et surtout William Shakespeare, qui élargit les codes (mélange des tons, personnages de tous rangs) dans des œuvres comme 'Hamlet', 'Le Roi Lear' ou 'Macbeth'. En France, au XVIIe siècle, la tragédie classique, codifiée par des règles strictes (vraisemblance, bienséance, règles des trois unités), connaît son âge d'or avec Pierre Corneille ('Le Cid') et Jean Racine ('Phèdre', 'Andromaque'), considéré comme le maître de la tragédie psychologique. Aux XIXe et XXe siècles, le genre évolue et se métamorphose (tragédie bourgeoise, drame romantique) mais son essence persiste dans le théâtre d'auteurs comme Henrik Ibsen, Anton Tchekhov ou Jean-Paul Sartre.

Caracteristiques

1. Personnage tragique : Souvent de haut rang, doté d'une grandeur mais aussi d'une faille (hamartia) comme l'orgueil, la jalousie ou l'ambition démesurée. 2. Conflit tragique : Opposition insoluble entre deux forces ou valeurs légitimes (devoir familial vs devoir politique, amour vs honneur, liberté vs destin). 3. Fatalité / Destin : Le héros est souvent aux prises avec une force supérieure qui guide son sort vers le malheur, malgré ses efforts. 4. Structure en 5 actes (modèle classique) : Exposition, nœud (complication), péripéties, crise (climax), dénouement catastrophique. 5. Catharsis : Effet moral et psychologique visé sur le public, une purification par les émotions. 6. Ton et style élevés : Langage soutenu, vers (alexandrins en France), figures de style nombreuses. 7. Unité d'action : Une intrigue principale. Unité de temps : L'action se déroule en 24h. Unité de lieu : Un seul lieu (règles classiques françaises). 8. Chœur : Dans la tragédie grecque, groupe qui commente l'action, représente la cité et dialogue avec les personnages.

Importance

La tragédie est fondamentale dans l'histoire de la pensée et des arts. Elle a posé les bases du théâtre occidental et de la dramaturgie. En explorant les grandes questions métaphysiques, éthiques et politiques, elle a profondément influencé la philosophie (de Platon à Nietzsche), la psychanalyse (complexes d'Œdipe et d'Électre) et la littérature mondiale. Son modèle narratif de la chute du héros et de la confrontation avec l'échec reste un archétype puissant, réinterprété dans le cinéma, la série télévisée et le roman moderne. Elle constitue un miroir de la condition humaine, de ses aspirations et de ses limites.

Anecdotes

L'origine du mot

Le mot 'tragédie' vient du grec 'tragôidia', qui signifie littéralement 'chant du bouc'. Cette étymologie est discutée : elle pourrait faire référence au prix décerné au meilleur poète tragique (un bouc), au sacrifice d'un bouc lors des fêtes dionysiaques, ou aux satyres, compagnons de Dionysos, mi-hommes mi-boucs, qui figuraient peut-être dans les premiers chants.

La règle des trois unités en France

Les règles strictes de la tragédie classique française (unité de temps, de lieu et d'action) ne venaient pas directement d'Aristote, qui n'évoquait que l'unité d'action. Elles ont été formulées et imposées au XVIIe siècle par des théoriciens comme l'abbé d'Aubignac et Boileau dans son 'Art poétique', devenant un dogme esthétique contesté mais extrêmement influent.

La mort de Molière sur scène

Bien que célèbre pour ses comédies, Molière est mort en incarnant un personnage de malade imaginaire dans une pièce au titre lourd de sens : 'Le Malade imaginaire'. Il fut pris de convulsions sur scène le 17 février 1673 et décéda quelques heures plus tard, réalisant malgré lui une forme de tragédie personnelle et théâtrale.

Le concours tragique à Athènes

Lors des Grandes Dionysies à Athènes, les auteurs tragiques présentaient leurs œuvres en compétition. Chaque participant devait proposer une tétralogie : trois tragédies (souvent liées) suivie d'un drame satyrique, une pièce plus légère mettant en scène le chœur de satyres. Le jury, tiré au sort parmi les citoyens, désignait le vainqueur, qui recevait une couronne de lierre.

Sources

  • Aristote, 'Poétique' (IVe siècle av. J.-C.)
  • Jean Racine, Préfaces de ses tragédies (XVIIe siècle)
  • Georges Forestier, 'Passions tragiques et règles classiques' (PUF, 2003)
  • Jacqueline de Romilly, 'La Tragédie grecque' (PUF, 1970)
  • Site de la Bibliothèque nationale de France (BnF) - Dossiers pédagogiques 'La Tragédie'
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