Introduction
André Gide est l'une des figures les plus complexes et influentes de la littérature française moderne. Son œuvre, traversée par une interrogation constante sur la liberté individuelle, l'honnêteté envers soi-même et les conventions sociales, a profondément marqué le paysage intellectuel du XXe siècle. Écrivain protéiforme, il a exploré presque tous les genres littéraires, utilisant souvent sa propre vie comme matériau pour une réflexion morale et esthétique exigeante. Son parcours, du symbolisme à l'engagement politique, puis au rejet des dogmes, reflète les tumultes de son époque. Il fut un mentor et un passeur, découvrant et soutenant de nombreux auteurs, et son 'Journal', tenu pendant plus de soixante ans, reste un document littéraire et historique exceptionnel.
Jeunesse
André Gide naît dans une famille bourgeoise, protestante et rigoriste. Son père, professeur de droit, meurt alors qu'il a onze ans, le laissant sous l'influence exclusive de sa mère, Juliette Rondeaux, et de sa tante, qui lui inculquent une éducation stricte et puritaine. Enfant solitaire et nerveux, il développe très tôt un goût pour la littérature et la musique. Ses études sont irrégulières, marquées par des problèmes de santé. À 20 ans, il fréquente les cercles symbolistes (Mallarmé, Valéry) et publie ses premiers écrits, 'Les Cahiers d'André Walter' (1891), empreints de mysticisme et de chasteté rêveuse. Un voyage en Tunisie et en Algérie en 1893-1894 constitue une rupture décisive : il y découvre sa sensualité et s'émancipe partiellement de son éducation, une libération qui deviendra un thème central de son œuvre.
Carriere
Sa carrière littéraire est une succession de remises en question et de provocations fécondes. Après des œuvres symbolistes ('Le Traité du Narcisse', 'Le Voyage d'Urien'), il publie 'Les Nourritures terrestres' (1897), un hymne lyrique aux sens et à la disponibilité au monde, qui influencera profondément la jeunesse des décennies suivantes. Avec 'L'Immoraliste' (1902) et 'La Porte étroite' (1909), il explore, sous forme de récits classiques, les contradictions entre l'affirmation de soi et le renoncement. En 1908, il cofonde la prestigieuse 'Nouvelle Revue Française' (NRF), qui devient le centre de la vie littéraire française. 'Les Caves du Vatican' (1914) introduit la 'sottise', récit aux intrigues imbriquées. Son œuvre la plus célèbre, 'Les Faux-Monnayeurs' (1925), est un 'roman sur le roman', complexe et moderne, qui déconstruit les conventions du genre. Parallèlement, son engagement public est intense : voyage en URSS en 1936 dont il revient désillusionné ('Retour de l'U.R.S.S.', 1936), dénonciation du colonialisme ('Voyage au Congo', 1927), prise de position pendant la Seconde Guerre mondiale. Son 'Journal' (1889-1949) est la chronique intime de cette vie de pensée et de création.
Style
Le style de Gide est souvent décrit comme classique, clair, précis et d'une grande pureté syntaxique. Il rejette l'emphase et les effets faciles, privilégiant une langue sobre et élégante au service de l'analyse psychologique et de l'idée. Cette apparente simplicité dissimule une grande subtilité et une rigueur extrême. Il est maître dans l'art du sous-entendu et de l'ellipse. Son écriture varie selon les genres : lyrique et exhortative dans 'Les Nourritures terrestres', dépouillée et tendue dans les récits, complexe et polyphonique dans 'Les Faux-Monnayeurs'. Il cherche toujours la forme la plus adéquate pour exprimer une pensée en mouvement, n'hésitant pas à mêler les genres (journal, fiction, essai) dans une même œuvre.
Oeuvres Majeures
'Les Nourritures terrestres' (1897) est un poème en prose qui célèbre la libération des sens et l'acceptation de tous les désirs. 'L'Immoraliste' (1902) raconte l'histoire d'un homme qui, guéri d'une maladie, choisit de vivre selon ses pulsions au mépris de la morale conventionnelle. 'La Porte étroite' (1909) est le récit inverse, celui d'un amour sacrifié à une exigence spirituelle excessive. 'Les Caves du Vatican' (1914) est une 'sottise', récit satirique et enlevé où apparaît le personnage de Lafcadio, incarnation de l'acte gratuit. 'Les Faux-Monnayeurs' (1925) est son seul roman à proprement parler, construction vertigineuse qui explore la frontière entre la réalité et la fiction, et suit les destins entrelacés d'adolescents et d'écrivains. Son 'Journal' (publié de son vivant par fragments) est une œuvre majeure, laboratoire de sa pensée et chronique de son temps.
Influence
L'influence d'André Gide a été immense et contradictoire. Il a été le 'contemporain capital' pour toute une génération (Camus, Sartre le lisent assidûment). Son exigence de sincérité, sa mise en cause des dogmes religieux, familiaux et sociaux, ont libéré la littérature et les mœurs. Il a ouvert la voie à l'autofiction et à l'exploration littéraire de l'homosexualité ('Corydon', 1924, publié anonymement d'abord). Son rôle d'éditeur et de critique à la NRF lui a permis de découvrir et de promouvoir des auteurs majeurs. Son engagement politique, bien que parfois critiqué pour ses revirements, a montré la responsabilité de l'intellectuel. Aujourd'hui, il reste une référence pour son style, son courage intellectuel et son œuvre qui place la recherche de la vérité personnelle au-dessus de toute chose.
