Introduction
La Révolution des Œillets est un événement fondateur de l'histoire contemporaine du Portugal et un cas unique en Europe. Elle marque la transition brutale d'une dictature corporatiste, conservatrice et coloniale, l'Estado Novo d'António de Oliveira Salazar puis de Marcelo Caetano, vers une démocratie pluraliste. Cette révolution, essentiellement menée par des militaires de rang intermédiaire, se distingue par son caractère largement pacifique et son immense soutien populaire immédiat.
Description
La révolution fut planifiée et exécutée par le Mouvement des Forces Armées (MFA), une organisation clandestine d'officiers, principalement des capitaines, mécontents par la situation militaire et politique. Les causes profondes étaient multiples : l'épuisement d'une guerre coloniale sans issue en Angola, Guinée-Bissau et Mozambique (débutée en 1961) qui drainait les ressources et causait des milliers de morts ; la stagnation économique et l'isolement international du régime ; et la répression politique de la PIDE, la police secrète. Le MFA, dirigé par des figures comme Otelo Saraiva de Carvalho et Vasco Gonçalves, élabora un plan minutieux, « l'opération Fin de la Régime ». Dans la nuit du 24 au 25 avril 1974, des unités militaires convergèrent vers Lisbonne, prenant le contrôle des points stratégiques. La diffusion de deux chansons-signaux (« E Depois do Adeus » puis « Grândola, Vila Morena ») à la radio marqua le début des opérations. En moins de 24 heures, le régime s'effondra presque sans effusion de sang, seules quatre personnes trouvant la mort, abattues par la PIDE.
Histoire
L'après-25 avril, connu sous le nom de Processus Révolutionnaire en Cours (PREC), fut une période intense et chaotique de près de deux ans (1974-1976). Elle fut marquée par une forte instabilité politique, une lutte pour le pouvoir entre différentes factions du MFA (modérés, « gonçalvistes » proches du Parti Communiste, et gauchistes radicaux), et une mobilisation populaire massive (occupations d'usines, de logements, réformes agraires au sud). Le général António de Spínola, nommé président, tenta une orientation conservatrice mais démissionna en septembre 1974, laissant la place à une radicalisation. L'année 1975, « l'Année Chaude », vit des tentatives de coup d'État de droite et de gauche, et une polarisation extrême. Le 25 novembre 1975, une intervention de militaires modérés, menée par le colonel Ramalho Eanes, mit fin à la période révolutionnaire la plus radicale. La normalisation démocratique s'acheva avec l'adoption d'une constitution en 1976 (toujours en vigueur, bien qu'amendée) et les premières élections libres, consacrant le Parti Socialiste de Mário Soares. La décolonisation, engagée immédiatement, fut rapide, parfois conflictuelle, et aboutit à l'indépendance des anciennes colonies en 1975.
Caracteristiques
1. Rôle central de l'armée : C'est une révolution menée « par en haut » par une partie de l'institution militaire, et non par une insurrection populaire initiale. 2. Caractère largement pacifique : Le refus de la hiérarchie militaire de réprimer les insurgés et la discipline du MFA limitèrent les violences. 3. Symbole des œillets : Le geste spontané d'une fleuriste, Celeste Caeiro, offrant des œillets rouges aux soldats, devint l'icône de la révolution. 4. Processus révolutionnaire prolongé : Le coup d'État n'était que le début d'un processus complexe de décolonisation, de démocratisation et de transformations sociales. 5. Absence de leader charismatique unique : Le MFA était une structure collective, bien que des figures comme Otelo Saraiva de Carvalho aient émergé.
Importance
L'impact de la Révolution des Œillets fut immense. Sur le plan national, elle instaura la démocratie, les libertés fondamentales et mit fin à l'isolement international du Portugal, permettant son adhésion à la CEE (1986). Elle mit fin à l'empire colonial, un des derniers d'Europe, redéfinissant l'identité portugaise. Sur le plan international, elle accéléra l'indépendance des colonies africaines et influença les processus de démocratisation en Espagne (transition post-franquiste) et en Amérique latine. Elle reste une référence pour les mouvements de résistance non-violente. Au Portugal, le 25 avril est un jour férié national, célébré chaque année comme la « Fête de la Liberté », commémorant les valeurs de démocratie et de solidarité.
