Introduction
La Révolution allemande de novembre 1918 est un événement fondateur du XXe siècle allemand. Née de l'épuisement total de la guerre et de l'effondrement militaire, elle transforme en quelques semaines une monarchie autoritaire en une république parlementaire fragile. Cette révolution est moins un soulèvement unique qu'un processus chaotique et violent, caractérisé par une double dynamique : une révolution « par le haut » menée par les élites politiques pour éviter le chaos, et une révolution « par le bas », portée par les conseils d'ouvriers et de soldats (Räte) inspirés du modèle soviétique.
Description
Le mouvement révolutionnaire éclate fin octobre 1918, lorsque la Marine impériale, refusant une ultime bataille suicidaire, se mutine à Wilhelmshaven et Kiel. L'insurrection se propage comme une traînée de poudre dans toutes les grandes villes allemandes. Des conseils d'ouvriers et de soldats, calqués sur les soviets russes de 1917, se forment et prennent le contrôle local. Ils réclament la paix immédiate, la démocratisation et des réformes sociales. Face à cette pression, le chancelier Max von Baden annonce l'abdication de l'empereur Guillaume II le 9 novembre et transmet le pouvoir à Friedrich Ebert, chef du Parti social-démocrate (SPD). La république est proclamée deux fois ce même jour : d'abord par Philipp Scheidemann (SPD) depuis le Reichstag, puis par Karl Liebknecht, leader de la Ligue spartakiste (communiste), depuis le palais impérial, symbolisant la fracture à venir.
Histoire
La phase initiale (novembre 1918) voit la création d'un gouvernement provisoire, le Conseil des commissaires du peuple, composé du SPD et du Parti social-démocrate indépendant (USPD, plus à gauche). Son premier acte est de signer l'armistice du 11 novembre. La période de décembre 1918 à janvier 1919 est celle de la radicalisation et de la confrontation. La gauche révolutionnaire, regroupée autour de la Ligue spartakiste et des délégués révolutionnaires, refuse la voie parlementaire et veut instaurer une république des conseils. Le SPD, dirigé par Ebert, pactise avec l'état-major militaire (dirigé par Wilhelm Groener) et les corps francs (Freikorps, milices nationalistes) pour rétablir l'ordre. Les affrontements sanglants de janvier 1919 à Berlin, connus sous le nom de « révolte spartakiste », sont écrasés. Les leaders communistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont capturés et assassinés par des corps francs. La révolution se poursuit par des soulèvements locaux (la République des conseils de Bavière à Munich, écrasée en mai 1919) et s'achève formellement avec l'adoption de la constitution de Weimar en août 1919.
Caracteristiques
1. Une révolution « imposée » par la défaite : Elle est davantage une conséquence de l'effondrement militaire qu'une insurrection planifiée de longue date. 2. Le rôle central des conseils (Räte) : Structures de pouvoir parallèles qui incarnent l'idéal d'une démocratie directe ouvrière, mais qui finissent par être marginalisées par le parlement. 3. La dualité du pouvoir et la guerre civile larvée : Opposition irréconciliable entre les sociaux-démocrates majoritaires, défenseurs d'une démocratie bourgeoise, et les spartakistes puis le Parti communiste (KPD), partisans d'une dictature du prolétariat. 4. L'alliance contre-nature : Le pacte Ebert-Groener, où le SPD s'appuie sur l'armée impériale pour mater la révolution de gauche, crée un traumatisme durable dans le mouvement ouvrier et légitime les forces contre-révolutionnaires. 5. Une révolution inachevée : Elle change le régime politique mais préserve largement les structures sociales, économiques et judiciaires de l'ancien régime (la bureaucratie, la justice, les élites militaires et industrielles).
Importance
La Révolution de 1918 est l'acte de naissance tragique de la première démocratie allemande, la République de Weimar. Son héritage est ambivalent. D'un côté, elle accomplit des avancées majeures : suffrage universel, libertés fondamentales, reconnaissance des syndicats. De l'autre, elle laisse un poison dans le corps politique allemand : la droite nationaliste dénonce une « traîtrise » (le mythe du « coup de poignard dans le dos »), tandis que la gauche communiste accuse les sociaux-démocrates d'avoir trahi la révolution ouvrière. Cette fracture originelle, cette « guerre civile des mémoires », affaiblit durablement la république face à ses ennemis extrémistes et contribue à son effondrement face au nazisme. Elle influence aussi profondément la pensée politique du XXe siècle, notamment à travers les débats sur la révolution, la démocratie des conseils et la stratégie des partis ouvriers.
