Introduction
L'Arabie préislamique, souvent appelée 'Jahiliyya' (l'Âge de l'Ignorance) par les sources musulmanes postérieures, était loin d'être une terre déserte et arriérée. C'était une région dynamique, carrefour commercial et culturel entre l'Afrique, l'Asie et le monde méditerranéen. Elle abritait des civilisations urbaines sophistiquées au sud et à l'ouest, tandis que le centre et le nord étaient dominés par des tribus bédouines organisées autour de codes d'honneur stricts. Cette période a posé les fondations linguistiques, sociales et économiques essentielles à l'émergence de l'islam.
Origines
Les origines de la civilisation en Arabie remontent à l'Antiquité avec des royaumes sud-arabiques (Yémen actuel) comme Saba (le royaume de la reine de Saba), Ma'in, Qataban et Hadramaout, apparus dès le VIIIe siècle av. J.-C. Ces civilisations sédentaires prospéraient grâce à l'agriculture irriguée (barrage de Marib) et au commerce des aromates (encens, myrrhe). Au nord, les Nabatéens (avec Pétra pour capitale) et le royaume de Palmyre contrôlaient les routes caravanières vers la Méditerranée. La péninsule était ainsi divisée entre ces entités politiques organisées et la vaste société tribale bédouine.
Organisation
La société était fondamentalement tribale et clanique. L'unité de base était la tribu ('qabila'), dirigée par un chef (sayyid ou sheikh) élu pour sa sagesse, son courage et sa générosité. La loyauté tribale ('asabiyya') primait tout. Les Bédouins nomades vivaient de l'élevage de dromadaires, de chèvres et de moutons, et pratiquaient le raid ('ghazw') comme activité économique et rituelle. Les cités sédentaires (comme La Mecque, Yathrib/Médine, Ta'if) étaient des centres commerciaux et religieux gouvernés par des conseils de chefs de clans. La Mecque, contrôlée par la tribu des Quraych, tirait sa richesse du sanctuaire de la Kaaba et du commerce caravanier.
Religion
Le polythéisme était dominant. Les Arabes vénéraient un large panthéon de divinités locales et tribales, souvent représentées par des idoles (asnam). Les principales déesses étaient Al-Lat, Al-Uzza et Manat. Allah (signifiant 'le Dieu') était déjà reconnu comme le dieu créateur suprême, mais pas l'objet d'un culte exclusif. La Kaaba à La Mecque était un sanctuaire pan-arabique abritant des centaines d'idoles, attirant des pèlerins et permettant des trêves commerciales. Existait également un monothéisme diffus (hanif) et des communautés juives et chrétiennes, notamment au Yémen et à Yathrib, qui influencèrent la pensée religieuse.
Apogee
L'apogée de la période préislamique se situe entre les IIIe et VIe siècles ap. J.-C. Le royaume himyarite unifia le sud de l'Arabie et adopta temporairement le judaïsme comme religion d'État. Au nord, les royaumes clients des Sassanides (Lakhmides avec al-Hira) et des Byzantins (Ghassanides) protégeaient les frontières et étaient des foyers de culture arabe chrétienne et poétique. La Mecque atteignit son zenith commercial et religieux au VIe siècle, organisant des foires annuelles comme celle de Ukaz où s'épanouissait une poésie orale d'une richesse et d'une complexité remarquables, véhiculant les valeurs tribales.
Declin
Le déclin fut progressif et multifactoriel. Au sud, l'effondrement du grand barrage de Marib (vers 570) et la conquête éthiopienne puis perse sapèrent la prospérité du Yémen. Les routes commerciales maritimes via la mer Rouge contournaient de plus en plus la péninsule. Les guerres incessantes entre tribus et la crise des valeurs traditionnelles créaient un climat d'insécurité et de quête spirituelle. Ce contexte de fragmentation politique, d'instabilité sociale et de fermentation religieuse préparait le terrain pour l'émergence d'un message unificateur. La fin conventionnelle de cette période est l'Hégire (622 ap. J.-C.), marquant le début de la communauté musulmane à Médine.
Heritage
L'héritage de l'Arabie préislamique est immense et fondateur. Il a légué la langue arabe classique, cristallisée par la poésie, qui deviendra la langue du Coran. Les structures sociales tribales et les codes d'honneur (comme l'hospitalité, la bravoure) ont perduré. L'islam a repris et réformé des pratiques préexistantes : le pèlerinage (Hajj) à la Kaaba, le mois sacré de Ramadan correspondant à une trêve, et la vénération de sites comme le puits de Zamzam. La topographie économique et sociale de La Mecque et de Médine a directement conditionné l'implantation de la nouvelle religion. Enfin, la riche tradition poétique est considérée comme le trésor littéraire et historique des Arabes.
