André Kertész

André Kertész (1894-1985) est un photographe hongrois naturalisé américain, considéré comme l'un des pères fondateurs du photojournalisme et un maître de la photographie de rue. Son œuvre, poétique et humaniste, se caractérise par des cadrages audacieux, un sens aigu de la composition et une attention profonde aux moments intimes du quotidien. Il a influencé des générations de photographes, dont Henri Cartier-Bresson et Brassaï.

Introduction

André Kertész est une figure majeure et pionnière de la photographie du XXe siècle. Son parcours, de Budapest à Paris puis New York, a façonné une œuvre d'une immense sensibilité, où l'instantané poétique prime sur l'événement spectaculaire. Souvent décrit comme le « photographe des petits riens », il a élevé la scène de la vie quotidienne au rang d'art, inventant un langage visuel unique qui a profondément marqué l'histoire du médium.

Description

L'œuvre de Kertész est vaste et diverse, couvrant plus de sept décennies. Elle se distingue par son approche lyrique et spontanée. Il ne cherchait pas le sensationnel, mais plutôt la révélation de la beauté et de la mélancolie dans l'ordinaire : une main tenant un journal, une ombre portée sur un mur, un homme lisant sur un banc, la vue plongeante depuis sa fenêtre. Son style est immédiatement reconnaissable à ses compositions géométriques rigoureuses, souvent basées sur des jeux d'ombres et de lumières, des reflets, et des perspectives inhabituelles. Il maîtrisait parfaitement l'art du cadrage pour créer des images équilibrées, dynamiques et chargées d'émotion. Sa série des « Distorsions » (1933), où il photographie des modèles nus dans des miroirs déformants, témoigne de son esprit expérimental et de son intérêt pour la forme pure.

Histoire

Né Kertész Andor à Budapest en 1894, il achète son premier appareil photo en 1912. Sa jeunesse est marquée par la Première Guerre mondiale, durant laquelle il sert dans l'armée austro-hongroise et réalise des clichés poignants de la vie des soldats. En 1925, il s'installe à Paris, capitale des avant-gardes. Il y connaît rapidement le succès, publie dans des magazines prestigieux comme *Vu* et *Art et Médecine*, et fréquente l'avant-garde artistique (Mondrian, Chagall, Calder). Cette période parisienne (1925-1936) est extrêmement féconde et constitue le cœur de son œuvre. En 1936, un contrat avec l'agence Keystone l'amène à New York. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale le contraint à y rester. Cette période américaine fut d'abord difficile ; il se sentit incompris par le milieu photographique commercial et resta longtemps dans l'ombre. Ce n'est qu'à partir des années 1960 et 1970, grâce à des expositions rétrospectives majeures (au MoMA en 1964, au musée d'Art moderne de la Ville de Paris en 1977), qu'il reçut enfin la reconnaissance internationale qu'il méritait. Il continua à photographier jusqu'à sa mort en 1985, laissant derrière lui plus de 100 000 négatifs.

Caracteristiques

Les caractéristiques principales de son travail sont : 1) **L'humanisme et la poésie du quotidien** : Ses sujets sont les gens simples, les scènes de rue, les objets familiers, saisis avec empathie. 2) **Le sens de la composition géométrique** : Il structure ses images avec des lignes, des courbes et des formes abstraites, créant un équilibre parfait entre le réel et la géométrie. 3) **Les perspectives et les cadrages innovants** : Il photographie souvent en plongée ou en contre-plongée, utilise les reflets dans les vitrines ou les flaques d'eau, et cadre de manière serrée pour concentrer l'attention. 4) **Le jeu avec l'ombre et la lumière** : Les ombres deviennent des acteurs à part entière de ses compositions, ajoutant du mystère et de la profondeur. 5) **L'instantané décisif** : Bien avant Cartier-Bresson qui le reconnaîtra comme une influence majeure, Kertész capturait « le moment » où la forme et le contenu s'équilibrent parfaitement.

Importance

L'importance d'André Kertész est immense. Il est considéré comme un précurseur essentiel du photojournalisme moderne et de la photographie de rue subjective. Son influence sur Henri Cartier-Bresson, qui le surnommait « notre père à tous », est capitale. Brassaï, qu'il initia à la photographie, lui doit également beaucoup. Kertész a démontré que la photographie pouvait être un moyen d'expression artistique à part entière, au même titre que la peinture, sans avoir besoin d'illustrer un texte ou un événement. Il a libéré le regard photographique de la simple documentation pour l'orienter vers une interprétation poétique et personnelle du monde. Son héritage perdure aujourd'hui chez tous les photographes qui cherchent à révéler l'extraordinaire dans l'ordinaire.

Anecdotes

La leçon à Brassaï

En arrivant à Paris, le jeune artiste hongrois Gyula Halász (futur Brassaï) souhaitait devenir peintre. Kertész, son compatriote, l'encouragea à se tourner vers la photographie pour documenter la vie nocturne parisienne, un sujet qui l'intriguait mais qu'il ne parvenait pas à peindre. Kertész lui offrit même des conseils techniques. Brassaï suivit son conseil et devint l'un des plus grands photographes du XXe siècle, célèbre pour son œuvre « Paris de nuit ».

La mélancolie de New York

La célèbre photographie « Washington Square, New York » (1954), montrant un homme solitaire marchant dans la neige sous un arbre dénudé, est emblématique de son sentiment d'isolement aux États-Unis. Kertész a souvent exprimé sa nostalgie pour la vie intellectuelle et artistique de Paris. Cette image, d'une beauté triste et silencieuse, est considérée comme un autoportrait métaphorique de son état d'esprit durant ses premières décennies américaines.

La fenêtre comme atelier

Contraint à l'intérieur par la maladie ou simplement par goût, Kertész a réalisé une partie significative de son œuvre depuis les fenêtres de ses appartements, à Paris et surtout à New York. Sa série « From My Window » est un journal intime visuel où il observe et compose avec les toits, les cheminées, les passants lointains et les changements de lumière, transformant une contrainte en signature artistique.

Sources

  • André Kertész, « Ma France », éditions du Chêne, 1990.
  • Michel Frizot, « Nouvelle Histoire de la Photographie », Larousse, 2001.
  • Sandra S. Phillips, « André Kertész: Of Paris and New York », The Art Institute of Chicago/Thames and Hudson, 1985.
  • Collection du Jeu de Paume, rétrospective André Kertész.
  • The Museum of Modern Art (MoMA), New York, archives en ligne.
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