Introduction
Commandé par le pape Clément VII puis confirmé par Paul III Farnèse, 'Le Jugement dernier' est la dernière grande œuvre peinte par Michel-Ange dans la chapelle Sixtine, près de 25 ans après l'achèvement de la voûte. Elle occupe tout le mur derrière l'autel et constitue l'une des représentations les plus ambitieuses et dramatiques du thème eschatologique dans l'histoire de l'art. Son impact fut immédiat et son influence, profonde et durable.
Contexte
L'œuvre est créée dans un contexte historique et religieux tourmenté. Rome vient d'être mise à sac en 1527, la Réforme protestante (initiée en 1517) remet en cause l'autorité de l'Église catholique et dénonce notamment le culte des images. En réponse, l'Église engage la Contre-Réforme, réaffirmant les dogmes et utilisant l'art comme un outil de propagande et d'édification. La commande du 'Jugement dernier' vise à rappeler la toute-puissance divine et le destin éternel de l'âme, dans un esprit de reconquête spirituelle. Michel-Ange, alors âgé d'une soixantaine d'années, aborde ce projet avec une maturité artistique et une angoisse métaphysique accrues.
Description
La composition, dépourvue de cadre architectural, s'organise en plusieurs registres dynamiques et tourbillonnants. Au centre, la figure imposante et athlétique du Christ-Juge, entourée de la Vierge Marie et des saints, domine la scène. Son geste, à la fois impérieux et calme, met en mouvement l'ensemble des figures. À sa droite (côté gauche pour le spectateur), les élus sont emportés vers le ciel dans un mouvement ascendant. À sa gauche, les damnés sont précipités vers les enfers par des démons, sous la direction de Charon et Minos. Dans la lunette supérieure, des anges portent les instruments de la Passion. La partie inférieure montre la résurrection des morts et les anges sonnant de la trompette. Les corps, aux musculatures exagérées et aux poses torturées, sont représentés nus, dans une variété infinie de postures expressives.
Analyse
Stylistiquement, l'œuvre marque une évolution radicale par rapport à la voûte. Michel-Ange abandonne la structure architecturale claire et l'idéal classique pour un espace indéfini, une couleur plus acide et une composition centripète où tout converge vers le geste du Christ. Les proportions sont délibérément déformées pour accentuer l'expressivité et le dynamisme, annonçant le maniérisme. L'absence de perspective linéaire traditionnelle et le fond doré-bleuté uniforme créent un espace irréel et intemporel. Le traitement des nus, d'une puissance sculpturale inégalée, est au cœur du scandale qui suivra. L'œuvre est une méditation sur la destinée humaine, la grâce et la damnation, empreinte d'une profonde inquiétude religieuse.
Histoire
La fresque fut dévoilée le 31 octobre 1541 et suscita immédiatement admiration et polémiques violentes. Les critiques portèrent principalement sur l'indécence des nombreux nus (dont certains dans des poses suggestives) dans un lieu aussi sacré. Après la mort de Michel-Ange et avec le durcissement de la Contre-Réforme lors du Concile de Trente, la pression pour « habiller » les figures devint irrésistible. Entre 1564 et 1585, le peintre Daniele da Volterra, surnommé « Il Braghettone » (le faiseur de culottes), fut chargé de peindre des drapés et des voiles sur les parties génitales les plus choquantes. D'autres restaurations eurent lieu aux XVIIe et XVIIIe siècles. Une restauration majeure (comme celle de la voûte) fut menée de 1990 à 1994, révélant les couleurs vives d'origine et permettant de distinguer les repeints des parties originales.
Influence
L'influence du 'Jugement dernier' fut immense et contradictoire. Elle devint immédiatement le modèle de référence pour toutes les représentations du thème, imposant une iconographie nouvelle et dynamique. Pour une génération d'artistes maniéristes, elle fut une source inépuisable d'étude des poses complexes (le « figurino ») et de l'expression des passions. Cependant, elle fut aussi critiquée par les théoriciens de l'art classique, comme Vasari (tout en l'admirant) et plus tard Bellori, qui y voyaient un abandon des règles au profit d'une licence excessive. Son impact se ressent dans les œuvres de Pontormo, Rosso Fiorentino, et jusqu'à l'art baroque du XVIIe siècle. Elle reste un jalon capital dans l'histoire de l'art occidental, symbole du génie tourmenté de son auteur et des tensions de son époque.
