Les Enfants du paradis

Chef-d'œuvre du cinéma français réalisé par Marcel Carné pendant l'Occupation, sorti en 1945. Ce film-fleuve en deux parties, écrit par le poète Jacques Prévert, dépeint la vie théâtrale et amoureuse du Boulevard du Crime à Paris dans les années 1820-1840. Il suit la passion impossible de quatre hommes pour la mystérieuse et libre Garance.

Introduction

Considéré comme l'un des sommets du réalisme poétique français et souvent cité comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma, 'Les Enfants du paradis' est une épopée romantique et théâtrale d'une ambition et d'une richesse inégalées. Tourné dans des conditions extrêmement difficiles sous l'Occupation allemande et le régime de Vichy, entre Nice et Paris, le film est un miracle artistique qui incarne l'esprit de résistance culturelle. Son titre fait référence aux spectateurs les plus populaires, installés dans les galeries supérieures (le 'paradis') des théâtres.

Description

Le film se déroule dans le Paris populaire et artistique du XIXe siècle, principalement sur le 'Boulevard du Crime' (actuel Boulevard du Temple), où s'alignaient de nombreux théâtres. Il mêle avec virtuosité plusieurs intrigues amoureuses et artistiques, explorant les thèmes de l'amour, de la jalousie, de la liberté, de l'art et des apparences. La structure narrative est divisée en deux époques distinctes : 'Le Boulevard du Crime' (1840) et 'L'Homme blanc' (quelques années plus tard). Le scénario de Jacques Prévert est un tissu de dialogues étincelants, de personnages complexes et de situations mélodramatiques sublimées par la mise en scène.

Histoire

Dans le Paris des années 1840, Garance, une belle femme indépendante admirée par tous, croise la route de quatre hommes aux destins entrelacés. Baptiste Debureau, génie muet du mime à la Funambules, l'aime d'un amour pur et platonique. Frédérick Lemaître, acteur flamboyant et ambitieux, la désire avec passion. Le comte Édouard de Montray, aristocrate froid et possessif, veut en faire sa maîtresse captive. Enfin, le criminel Pierre-François Lacenaire, cynique et nihiliste, nourrit pour elle une fascination trouble. L'histoire suit les rebondissements de leurs relations sur plusieurs années, entre les coulisses des théâtres, les loges, les mansardes et les salons mondains, jusqu'à une conclusion tragique et célèbre dans une foule carnavalesque.

Caracteristiques

Le film est l'apogée de la collaboration entre le réalisateur Marcel Carné et le scénariste-poète Jacques Prévert. Il se distingue par sa reconstitution historique minutieuse et somptueuse (signée le décorateur Alexandre Trauner et le costumier Mayo), ses plans-séquences d'une grande fluidité, et la profondeur psychologique de ses personnages. La distribution est légendaire : Arletty incarne avec une distance sublime Garance, Jean-Louis Barrault est l'âme sensible et douloureuse de Baptiste, Pierre Brasseur campe un Frédérick truculent, Marcel Herrand un Lacenaire glaçant, et Louis Salou un Montray autoritaire. La musique de Maurice Thiriet et Joseph Kosma accompagne parfaitement cette fresque.

Importance

'Les Enfants du paradis' est un monument du patrimoine cinématographique mondial. Sa sortie à la Libération fut un triomphe public et critique, salué comme un symbole du génie français renaissant. Le film résume et transcende le courant du réalisme poétique des années 1930. Il est étudié pour sa maîtrise technique, la richesse de son écriture et sa dimension métaphorique sur l'art, la liberté et les masques sociaux. Consacré 'meilleur film français de tous les temps' dans plusieurs sondages de professionnels, il influence encore aujourd'hui les cinéastes par son ambition totale et son humanisme mélancolique.

Anecdotes

Un tournage sous haute surveillance

Le film fut tourné entre août 1943 et janvier 1945, dans une France occupée. L'équipe, comprenant de nombreux résistants ou juifs (comme Trauner et le compositeur Kosma, qui travaillaient dans la clandestinité), dut contourner d'innombrables obstacles : pénurie de pellicule, couvre-feux, bombardements, et la surveillance constante de la Continental Films, la société de production allemande qui finançait paradoxalement le projet. Certaines scènes extérieures du Boulevard du Crime, trop dangereuses à tourner à Paris, furent reconstituées en studio à Nice.

Le rôle refusé par Jean Marais

Le rôle de Frédérick Lemaître fut initialement proposé à Jean Marais, la muse de Jean Cocteau. Ce dernier, craignant que le tournage long et périlleux n'empêche Marais de jouer dans son propre film, 'La Belle et la Bête', lui aurait intimé de refuser. Le rôle revint alors à Pierre Brasseur, qui en fit une composition mémorable, pleine de verve et de grandeur théâtrale.

Arletty et l'Occupation

Au moment de la sortie du film, Arletty, icône du cinéma français, était emprisonnée pour 'collaboration horizontale' en raison de sa relation amoureuse avec un officier allemand. Sa performance sublime et distante en Garance, femme libre inatteignable, en fut paradoxalement magnifiée aux yeux du public. Sa réplique 'Atmosphère ! Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ?' (improvisée) est entrée dans la légende, bien qu'elle soit souvent confondue avec une autre de ses films.

Un film en deux parties

D'une durée initiale de plus de 3 heures, 'Les Enfants du paradis' fut conçu et distribué en deux parties distinctes, à l'image des feuilletons littéraires de l'époque. La première partie, 'Le Boulevard du Crime', sortit en mars 1945. La seconde, 'L'Homme blanc', ne fut projetée qu'en septembre de la même année, créant une attente considérable parmi les spectateurs. Cette structure permet une ellipse narrative de plusieurs années et un approfondissement des destins des personnages.

Sources

  • Carné, Marcel. 'La Vie à belles dents : Mémoires'. Éditions Jean-Pierre Ollivier, 1979.
  • Prévert, Jacques. 'Les Enfants du paradis : Scénario original'. Gallimard, 1995.
  • 'Les Enfants du paradis' – Dossier de la Cinémathèque française.
  • 'Marcel Carné et le fantôme du réalisme poétique' – Cahiers du cinéma, numéros spéciaux.
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